Citoyens européens, réveillez-vous !

À l’occasion de la Journée de l’Europe, j’ai décidé d’écrire un article sur l’UE, sur ma vision d’un thème qui me tient à cœur, sur une opinion plus ou moins tranchée, et bien sûr dans ma langue, afin de mettre en valeur mes origines. Je dédierai donc cet article en français à ce qu’on appelle souvent « la crise de confiance envers l’UE », à travers l’exemple de mon pays de naissance et d’origine, la France. Contrairement aux articles précédents, je ne m’appuierai pas sur des articles, des chiffres ou des déclarations pour étayer mes propos, mais plutôt sur des ressentis.

La semaine dernière, l’ancien Président de la République Française Nicolas Sarkozy (2007-2012), fils d’immigrés hongrois, est venu à Santiago du Chili participer à une « conversation » (visiblement, le mot « conférence » est has-been) avec un public restreint de sympathisants Républicains de tous âges, plus moi, un curieux. Je suis ressorti de cette « conversation » choqué et réellement attristé, pour mon pays dans un premier temps, puis pour l’Europe en y réfléchissant de plus près.

Pour mon pays car, même si l’homme est de droite, même s’il a été Président, même si ses idées sont connues, les sympathisants de cet événement étaient bien, eux, des français expatriés en Amérique latine, précisément dans un pays où la misère côtoie constamment le luxe. Cela m’a amené à beaucoup réfléchir non pas sur les idées de ces gens – je dis ces gens car je ne semble rien partager avec eux, si ce n’est notre probable amour du pain et du fromage – mais plutôt sur les valeurs que ces idées impliquent, et sur ce qu’est devenue la France : un pays qui produit de riches expatriés vivant à l’étranger en communauté, à l’écart des locaux, et en partie coupés de leur pays d’origine de par la distance. Je m’avance à dire qu’il en va de même dans le monde entier. Ces gens  ne sont immergés ni dans leur culture d’adoption, ni dans leur culture d’origine. Ils semblent coupés de la/les réalité(s) qui sont la/les leur(s). Est-ce une raison suffisante pour croire que le mépris envers l’espèce humaine et la cuillère en or qu’ils ont dans la bouche depuis leur naissance leur donnent des privilèges sur la majeure partie du reste du monde ? Cela réconforte légèrement de se dire que cette élite, en apparence éduquée, ne saisit même pas la signification du mot « expatrié ». Malheureusement, cela ne concerne pas uniquement les expatriés.

Alors certes, on sait que ces gens existent, mais nous ne les fréquentons pas tous. Je ne suis moi-même pas à plaindre, mais je ne fais pas partie de « cette élite », pour reprendre le terme de M. Sarkozy. J’ai grandi à la campagne, j’ai été élevé avec des valeurs, j’ai effectué des jobs étudiants ingrats dès mes 16 ans, mais je suis conscient d’être né dans un pays dans lequel ma génération ne connait pas la misère extrême, ni la guerre, au contraire de mes grands-parents, qui ont vécu la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre d’Algérie, et ont réellement commencé à travailler à plein temps à l’âge de 13 ans. Le contexte actuel en Europe joue évidemment sur le discours de ces gens, mais la campagne présidentielle de 2006 ne m’avait pas laissé un souvenir aussi brutal des valeurs de M. Sarkozy et de ces gens qui le soutiennent.

Il faut également souligner que cette « conversation » n’était pas filmée, ce qui a permis aux gens et à M. Sarkozy de s’affranchir du politiquement correct. C’est une chose de connaître le programme d’un homme politique, d’entendre un discours préfabriqué par une équipe de communication, filmé et retransmis à la télévision, mais c’en est une toute autre d’être présent lorsque les caméras ne tournent pas.

Finalement, j’ajouterai que N. Sarkozy ne parle pas anglais, ni aucune autre langue étrangère d’ailleurs. C’est un pur politicien, qui a étudié à SciencesPo sans jamais avoir obtenu son diplôme à cause de son très faible niveau d’anglais. Comment peut-on se trouver à l’étranger et parler de relations extérieures et de coopération internationale lorsqu’on a été/est Président d’un pays majeur de l’UE et qu’on ne parle aucune langue étrangère ? Comment peut-on même être désigné candidat d’un parti politique ? « Dear Mr. President, come take a walk with me »…

Je suis également ressorti de cet événement choqué et attristé pour l’Europe, car avoir peur pour la France, c’est avoir peur pour l’Europe. Cet exemple est, à mon sens, symptomatique de ce qu’il se passe en Hongrie, en Autriche, en Finlande, en Suède, en Allemagne, au Royaume-Uni, bref au sein de l’Union Européenne. Je suis un européen convaincu, mais comme beaucoup, j’ai été tenté de penser que l’Union Européenne – aussi belle l’initiative fut elle à l’origine – avait quelques défauts majeurs, comme ceux d’être abstraite et loin des préoccupations de ses citoyens. Cela revient littéralement à dire que l’Union européenne constitue le problème des citoyens. Il ne s’agit pas de nier cela, c’est en partie vrai. En partie seulement, car si on réfléchit au sens réel, il suffit de retourner la phrase, et cela donne : les citoyens constituent le problème de l’Union européenne. Un retournement en apparence simple, mais qui revient à dire toute autre chose : l’UE est-elle vraiment le problème ? Ou le problème vient-il plutôt des élites (politiques, économiques, etc.) qui dirigent directement ou indirectement les 28 pays membres de l’UE et l’UE en tant que telle, et des électeurs et professionnels qui portent ces élites vers les sommets – l’ensemble des citoyens, donc ? On pense toujours que le responsable, c’est l’autre, jamais soi-même. Mais la responsabilité est commune : nous, les électeurs, le monde professionnel, le peuple en somme, choisissons des élites que nous définissons nous-mêmes comme éloignées de nos préoccupations. Selon moi, le grand problème de l’UE n’est pas l’UE, ce sont les valeurs qu’incarnent ses citoyens.

L’UE, une association de pays par nature, ne peut donc qu’être le reflet de ce qu’il se passe dans ses pays membres. La véritable solution à court terme n’est pas de mettre en place des accords et de réformer des institutions que de toute façon personne ne peut comprendre sans posséder un Doctorat en économie, un Doctorat en droit et un Doctorat en langue anglaise (au minimum). Non, la véritable solution consiste à mettre des citoyens qui représentent la diversité de l’UE à la tête de ces institutions, et non pas des élites de naissance ou dans leurs valeurs – en d’autres termes, des élites qui méritent de faire partie des élites. Prenons l’italienne Federica Mogherini, à la tête de la diplomatie européenne : elle a un anglais limité (bien que son français soit plutôt bon, il faut lui reconnaître au moins cela), son équipe proche est strictement italienne (selon moi justement parce qu’elle n’est pas capable de travailler en anglais dans une équipe multilingue, alors même qu’on est dans une association de pays reconnaissant officiellement 24 langues), elle n’a aucune compétence/connaissance particulière en politique extérieure (six mois comme Ministre des Affaires étrangères d’Italie, really?!), et son blog personnel (qu’elle n’écrit probablement pas) se contente d’énumérer des faits sans une once de propositions ou d’engagement personnel. En résumé : une politicienne dans toute sa splendeur.

Un exemple récent : comment peut-on accepter l’accord passé entre l’UE et la Turquie au sujet des migrants lorsqu’on est à la tête des affaires étrangères de l’UE ?!? Il n’y a pas besoin d’être Haute Représentante de quoique ce soit pour s’apercevoir que les deux pages de cet accord impliquent le mépris et la violation systématiques des droits humains des hommes et femmes dont le seul tort et la seule différence avec nous Européens est de n’être pas nés dans un pays européen. Par contre, il faut connaître les règlements Dublin, les règles de l’Espace Schengen, le fonctionnement de l’agence Frontex, les contreparties exigées par la Turquie, etc. pour comprendre la portée de cet accord, qui confond vraisemblablement droits de l’homme avec commerce international et intérêts géostratégiques. Mais visiblement, les dirigeants européens/l’élite européenne n’en n’ont pas conscience – du moins je préfère le croire, car cela revient à faire d’eux des incapables plutôt que des monstres. Il en va également de même pour Donald Tusk, et surtout Jean-Claude Juncker (actuel Président de la Commission européenne, ancien Premier Ministre d’origine… luxembourgeoise, ce pays connu pour être un paradis fiscal, et maintenant impliqué dans le scandale « Luxleaks »). WTF ?!? Avant de pouvoir changer l’UE, il faut changer les pays et leurs valeurs.

L’UE de mes grands-parents, qui ne souhaitaient que vivre en paix et donner une meilleure vie à leurs enfants, a-t-elle disparu ? Je ne l’espère pas, car je souhaite la même chose six décennies plus tard. Selon le pape François, « l’âme de l’Europe, ce sont ses valeurs ». L’âme de l’Europe, ce n’est pas – plus – ses valeurs, c’est les idées et intérêts d’une poignée de privilégiés. Or, les valeurs ne se changent pas, mais les idées à l’origine de ces valeurs oui. Et l’origine, c’est l’ensemble des citoyens. Ce n’est ainsi pas une crise de confiance envers l’UE à laquelle nous assistons, c’est une crise de confiance envers les citoyens, ce qui apparaît paradoxal : en effet, comment un citoyen peut-il avoir une crise de confiance envers lui-même ? Cela fait mal, car cela revient à admettre une chose en particulier : que le problème, c’est notre voisin, que c’est notre mère, notre fils. En d’autres termes, c’est vous, c’est moi, c’est nous. Mais cela reste une bonne nouvelle, car je suis convaincu que beaucoup d’entre nous ont d’excellentes idées, et qu’il n’est pas trop tard pour changer les valeurs portées en haut de nos pays et de l’UE. Lorsque nous aurons compris que nous faisons tous partie du problème – et de la solution – l’UE ira mieux et pourra avancer en faisant honneur à sa devise « Unie dans la diversité ».

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